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Tennis : je craque lors des points importants !

La piste de départ : les émotions

Parce qu’on en entend souvent parler, parce que c’est à la mode, parce que certaines entreprises les revalorisent, parce que cette thématique remplit les séminaires, les stages, les ateliers… et parce qu’elle est importante aussi, les entraîneurs et parents n’hésitent plus à orienter leurs protégés vers des préparateurs mentaux pour leur apprendre à mieux gérer leurs émotions. Parfois même ces personnes d’importance arrivent à inséminer une véritable croyance dans la tête des sportifs : « s’ils le disent, c’est que c’est vrai, je suis là parce que je ne sais pas gérer mes émotions ». Et je n’aborderai pas ici les conséquences sur la performance en compétition entre le moment où on envisage d’aller voir un préparateur mental et le premier rendez-vous…notamment le joli renforcement de ladite croyance !

Alors, inéluctablement, quand je demande à un sportif les raisons de sa venue, je reçois parfois en pleine tête une magnifique croyance dont il n’a pas encore conscience. Une évidence. Il est là pour ça. Parce que surtout on lui a dit de venir pour ça.

Un bon sportif n’est pas un sportif sans émotion, mais un sportif qui sait les gérer. Oui, mais voilà, apprendre à respirer, à visualiser, à positiver, apprendre à ancrer, switcher, ça ne suffit pas. Pourquoi ? Parce que la piste liée à la gestion des émotions peut être la résultante d’une autre thématique d’ampleur : la « concentration ». Qui dit « résultante » dit superficialité. Est-ce déjà une dérive de notre société que de vouloir traiter le résultat plutôt que son origine ? Apprendre à soigner un mal de tête avec un cachet, c’est bien, redoutable, efficace. Comprendre pourquoi on a mal à la tête, c’est sûrement plus intéressant.

« Je n’arrive pas à conclure les points importants »

Si je me mets à la place d’un entraîneur, si je constate que mon joueur domine les matchs sans arriver à conclure les points importants, si même le sens du jeu se modifie, si les défaites s’accumulent, si j’estime que son niveau n’est pas le même qu’à l’entraînement…alors je vais me dire que le tennisman que j’ai en face de moi craque mentalement. Qu’il se laisse envahir par les émotions. Qu’il ne sait pas les gérer. Et bien évidemment, j’ai raison, car mon joueur va forcément prendre un coup au moral. Pire, il va repenser à tout cela au match suivant, et puis encore et encore.

À titre personnel, j’aime profondément le tennis, car c’est une discipline mentalement extraordinaire, physiquement impressionnante, techniquement magnifique, tactiquement incroyable. On peut le dire, je suis admiratif des grands joueurs de tennis. Parce que mentalement justement, je trouve que ce sport est inspirant.

Ces joueurs ne sont pas isolés, qui n’a jamais entendu parler de cette problématique : la conclusion des points importants ? Sur deux joueurs, on aura toujours un gagnant et un perdant. Avec beaucoup de naïveté assurément, quand je vois que les points se jouent souvent à quelques millimètres de la ligne, je me pose quand même cette question : pourquoi retrouve-t-on globalement les mêmes joueurs en tête des tournois ? Les meilleurs arrivent-ils vraiment à mieux viser, à gérer ces quelques millimètres ? En golf, en tennis de table, en tir à l’arc, ça me semble possible. Pas en tennis. Pourquoi ? Parce que je suis admiratif ?

Voilà justement le cas d’un tennisman, technique, physiquement très bon. Un tennisman qui est venu me voir en me disant « je n’arrive pas à conclure lors des points importants. Je craque mentalement ». Avec un fond de croyance émotionnelle…

Dis-moi sur quoi tu te concentres, je te dirai qui tu es

Première question étrange du naïf préparateur mental que je suis : « tu fais comment pour gagner un point ? ».

En général, un silence suit après ce type d’interrogation. Et puis une réponse, raisonnable, raisonnée, des éléments de réponse du genre « je regarde le placement de mon adversaire, la trajectoire de la balle, ses appuis, je me concentre sur ma tenue de raquette, etc. ». On peut même travailler sur la chronologie des différentes phases. C’est là qu’intervient le « je craque » : « normalement, c’est naturel, mais dans les points importants je perds ces automatismes ».

Alors, mauvaise gestion des émotions ? Oui, au final, il s’agit bien de cela. Mais comment en arrive-t-il là ? Pourquoi les techniques de respiration ou les ancrages ne suffisent pas ? Pourquoi ils n’ont fait que retarder ces moments sans les mettre au tapis ? Parce qu’aujourd’hui, le travail de la gestion des émotions tel qui est fait (bien qu’il soit très diversifié !) ne suffit pas. Il manque une base, les fondements. En tout cas pour cet exemple, que je vais illustrer immédiatement.

Prep mental : Est-ce que tu as en tête un exemple de point que tu as gagné récemment, qui dure environ une trentaine de secondes ?

Tennisman : oui, j’en ai un. Récent.

Prep mental : Je vais te laisser fermer les yeux, quand tu le voudras, et revisualiser ce point intérieurement.

Tennisman : (…), OK, c’est fait.

Prep mental : tu l’as gagné ?

Tennisman : Bah oui (rires) !

Prep mental : tu vas maintenant visualiser ce même point, mais en portant ton attention plus spécifiquement sur le déplacement de l’adversaire.

Tennisman : (…) J’ai l’impression d’avoir été meilleur.

Prep mental : même principe, mais tu vas te concentrer sur la partie gauche du filet.

Tennisman : (…) Le point est beaucoup plus lent dans mon imagination, ça prend plus de temps.

Prep mental : et si tu refais l’exercice en te concentrant sur ton pied droit pendant toute la durée du point ?

Tennisman : (…) C’est étrange…je joue mal, je n’arrive pas à gagner…

Prep mental : et pourtant tu le connais bien ce point, n’est-ce pas ? C’est bien le même depuis le début ?

Tennisman : Oui, c’est vraiment bizarre comme sensation.

Ce que révèle ce petit exercice d’imagerie mentale

Ce que ce tennisman fait naturellement, automatiquement, il le perd lors des points importants. Pour gagner, il lui faut porter son attention à différents endroits du cours, passer d’un endroit à un autre, varier les durées, les intensités, etc. Or, dans ces points importants, une seule chose compte à ses yeux : son attention est portée sur lui, et lui seul, tout le reste ayant disparu (une émotion, une sensation, une bulle soumise aux regards des autres, etc.

2 points me semblent importants :

1 Être capable, volontairement, de reprendre la main sur ce qui ne va pas, au moment opportun.

2 Être en mesure de porter ton attention le temps qu’il faudra pour réussir.

Pour cela, il faut identifier ce qui fait gagner, il faut verbaliser des actions qui habituellement sont totalement automatisées. Parce qu’en faisant cela, on peut alors s’entraîner à porter son attention où il le faut, au moment qu’il faut, le temps suffisant. Reprendre la main sur ce qui nous échappe. Certes, ce n’est pas toujours très économique, mais ça l’est beaucoup plus que de se focaliser sur une peur, un doute, une émotion négative.

Et la gestion des émotions dans tout ça ? Elle est indirecte, car au lieu de partir d’une émotion et de la modifier, de l’accepter, de la feinter, de la faire taire, on agit sur le jeu sans même lui prêter attention justement ! Ce travail sur la concentration est une des clés de la réussite, notamment à haut niveau : on appelle cela « les champs attentionnels ».

Ce qu’il faut retenir

En tant que joueur :

Quelle est la crédibilité de celui ou celle qui vous envoie travailler votre « gestion des émotions » ?

En tant qu’entraîneur / parent / proche :

Attention à ce que vous allez dire. Apprendre à gérer ses émotions, pour un sportif, c’est souvent perçu de manière négative. Mais apprendre à devenir le roi des champs attentionnels, c’est bien plus motivant !

Il est bien évident qu’un joueur qui craque dans les points importants se laisse envahir parfois par des émotions ou pensées négatives. Pourtant, dans cet exemple (et ce n’est qu’un exemple et non une règle), on voit qu’en travaillant plus en profondeur on peut solutionner le problème de départ, sans enfoncer le sportif dans une croyance.

Ce petit exercice en imagerie mentale a permis de détourner la problématique de départ, sans même passer par toutes ces techniques bien à la mode (que je ne critique pas du tout et que j’utilise !), de plus en plus médiatisées, et qui font croire que le préparateur mental est un magicien. Il s’agit aussi de s’entraîner mentalement. Savoir se concentrer, sur quoi, et comment, est indispensable. Et ça, les préparateurs mentaux ne pourront jamais le faire à la place des sportifs !